Inaptitude : quatre arrêts récents de la Cour de cassation apportent des clarifications
Entre octobre et novembre 2025, la Chambre sociale a rendu quatre décisions qui affinent sensiblement le contentieux de l'inaptitude. Ces arrêts apportent des réponses pragmatiques à des situations contentieuses récurrentes : la portée d'une mention incomplète dans l'avis médical, les cas d'exonération de la consultation du CSE, l'articulation des délais de prescription avec les actions en reconnaissance de maladie professionnelle, et la question de l'ancienneté du manquement de l'employeur.
1. L'omission du terme "gravement" dans l'avis d'inaptitude est sans incidence (Cass. soc., 26 nov. 2025)
Le cadre juridique
Les articles L. 1226-2-1, L. 1226-12 et L. 1226-20 du Code du travail dispensent l'employeur de son obligation de reclassement lorsque l'avis d'inaptitude comporte la mention expresse que "tout maintien du salarié dans un emploi serait gravement préjudiciable à sa santé" ou que "l'état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans un emploi".
La question posée
Que se passe-t-il lorsque le médecin du travail mentionne que "tout maintien du salarié dans un emploi serait préjudiciable à sa santé", en omettant l'adverbe "gravement" ?
La solution
La Cour de cassation considère que cette omission ne modifie pas la portée de la mention et n'a pas d'incidence sur la dispense de recherche de reclassement. L'avis comportant la formule "préjudiciable à sa santé" peut être assimilé à celui prévu par le code du travail exigeant la formule "gravement préjudiciable".
2. L'absence de CSE peut être justifiée par un retard non imputable à l'employeur (Cass. soc., 15 oct. 2025)
Le principe
Hormis les deux cas de dispense légale, l'employeur qui prononce un licenciement pour inaptitude doit préalablement consulter le CSE sur les possibilités de reclassement (articles L. 1226-2, al. 3 et L. 1226-10, al. 2 du Code du travail). L'absence de consultation rend en principe le licenciement dépourvu de cause réelle et sérieuse, sauf présence d'un procès-verbal de carence.
Le cas d'espèce
Une entreprise a connu une fusion entraînant un accroissement d'effectif de 10 à 72 salariés répartis sur plusieurs sites. Cette évolution a déclenché l'obligation de négocier préalablement la détermination du nombre et du périmètre des établissements distincts, retardant ainsi la mise en place du CSE. Entre-temps, un licenciement pour inaptitude est prononcé sans consultation du CSE, celui-ci n'étant pas encore constitué.
La solution
La Cour de cassation valide le licenciement en considérant que l'absence de consultation du CSE est justifiée dès lors que le retard dans la mise en place de l'institution représentative résulte de l'obligation légale de négociation préalable et non d'une carence imputable à l'employeur.
3. L'ancienneté du manquement de l'employeur ne l'exonère pas de sa responsabilité (Cass. soc., 26 nov. 2025)
Le principe
Le licenciement pour inaptitude est dépourvu de cause réelle et sérieuse lorsqu'il est établi que l'inaptitude résulte d'un manquement préalable de l'employeur qui l'a provoquée. Cette jurisprudence constante vise à empêcher qu'un employeur puisse tirer profit de sa propre faute en se déliant d'un salarié dont l'état de santé découle de ses manquements.
Les faits
Un salarié victime d'une maladie professionnelle causée par une exposition à des produits toxiques est déclaré inapte et licencié. Il invoque le manquement de l'employeur à son obligation de sécurité comme cause de son inaptitude. Les juges du fond rejettent sa demande au motif que les griefs à l'encontre de l'employeur sont anciens.
La censure
La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel en énonçant que l'ancienneté du manquement constitue un motif impropre à écarter le lien de causalité entre le manquement préalable de l'employeur à son obligation de sécurité et l'inaptitude du salarié.
L'enseignement
Cette décision rappelle que le critère temporel ne saurait, à lui seul, faire obstacle à la reconnaissance de la responsabilité de l'employeur dans la survenance de l'inaptitude. Ce qui importe est l'existence d'un lien de causalité entre le manquement et l'inaptitude, non la date du manquement.
4. L'action en reconnaissance de maladie professionnelle n'interrompt pas le délai de prescription de l'action en paiement de l'indemnité spéciale (Cass. soc., 26 nov. 2025)
Le cadre procédural
Un salarié licencié pour inaptitude d'origine non professionnelle dispose d'un délai de prescription de 12 mois à compter de la rupture pour agir en paiement de l'indemnité spéciale de licenciement prévue par l'article L. 1226-14, s'il estime que son inaptitude a en réalité une origine professionnelle (article L. 1471-1 du Code du travail).
La problématique
Le salarié qui engage préalablement une action devant le pôle social du tribunal judiciaire pour obtenir la reconnaissance du caractère professionnel de sa maladie bénéficie-t-il d'une interruption du délai de prescription pour son action ultérieure en paiement de l'indemnité spéciale contre l'employeur ?
La solution
La Cour de cassation considère que le délai de prescription de 12 mois n'est pas interrompu par l'action en reconnaissance de maladie professionnelle. Elle rappelle que l'interruption de la prescription ne peut s'étendre d'une action à une autre que si ces deux actions, bien qu'ayant une cause distincte, tendent à un seul et même but, de sorte que la seconde action est virtuellement comprise dans la première.
En l'espèce, les deux actions poursuivent des buts différents : la première vise à obtenir une meilleure indemnisation de la maladie par la caisse de sécurité sociale, tandis que la seconde tend à obtenir l'indemnisation de la rupture du contrat de travail auprès de l'employeur. La première action n'englobe donc pas virtuellement la seconde.
L'enseignement
Cette décision constitue un rappel rigoureux de l'autonomie des contentieux prud'homal et de sécurité sociale : l'engagement d'une procédure devant le pôle social pour faire reconnaître le caractère professionnel de la maladie ne suspend pas le délai pour agir contre l'employeur en paiement de l'indemnité spéciale.
En pratique, le salarié doit engager simultanément, ou dans le délai de 12 mois, son action prud'homale en paiement de l'indemnité spéciale, sans attendre l'issue de la procédure de reconnaissance devant le pôle social. À défaut, il s'expose à une forclusion, même si la reconnaissance du caractère professionnel de sa maladie intervient ultérieurement.
Historique
-
MEILLEURS VOEUX 2026
Publié le : 06/01/2026 06 janvier janv. 01 2026ACTUALITESVOIR LA VIDÉO DES VOEUX Toute l’équipe du cabinet CAMILLE AVOCATS vous adresse ses meilleurs vœux pour 2026 ! L’année 2025 a marqué une étape importan...
-
Inaptitude : quatre arrêts récents de la Cour de cassation apportent des clarifications
Publié le : 12/12/2025 12 décembre déc. 12 2025ACTUALITESEntre octobre et novembre 2025, la Chambre sociale a rendu quatre décisions qui affinent sensiblement le contentieux de l'inaptitude. Ces arrêts apportent de...
-
Loi « senior » du 24 octobre 2025 : ce qui change pour les entreprises
Publié le : 02/12/2025 02 décembre déc. 12 2025ACTUALITESLa loi du 24 octobre 2025 transpose plusieurs ANI majeurs et bouleverse le cadre juridique de l'emploi des seniors. Décryptage des mesures clés pour sécur...
-
Entretiens professionnels : ce que change la loi "Séniors" du 24 octobre 2025
Publié le : 24/11/2025 24 novembre nov. 11 2025ACTUALITESLa loi du 24 octobre 2025 modifie en profondeur le régime de l'entretien professionnel, rebaptisé "entretien de parcours professionnel". Voici les points...
-
[REPLAY WEBINAIRE] Harcèlement / discrimination : menez efficacement l’enquête interne
Publié le : 24/11/2025 24 novembre nov. 11 2025ACTUALITESLe 28 octobre 2025, CAMILLE AVOCATS a animé un webinaire dédié à un sujet essentiel pour les employeurs : la gestion des situations de harcèlement ou de d...
-
Sanction disciplinaire ou simple recadrage ? Le diable se cache dans les détails !
Publié le : 18/11/2025 18 novembre nov. 11 2025ACTUALITESUn arrêt récent de la Cour de cassation (1er octobre 2025) illustre une difficulté fréquente en droit du travail : où placer la frontière entre l'exercice du...



![[REPLAY WEBINAIRE] Harcèlement / discrimination : menez efficacement l’enquête interne [REPLAY WEBINAIRE] Harcèlement / discrimination : menez efficacement l’enquête interne](medias/org-140/shared/test-69248add41085.png)
